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||| Économie

Les défis pour la filière agroalimentaire

27 avril 2021 | Par Stéphane Desjardins

Malgré les problèmes de main-d’œuvre et les complications sanitaires, l’industrie agroalimentaire a de très beaux jours devant elle. C’est le constat offert par un panel sur l’importance de la filière agroalimentaire organisé ce mois-ci par la Chambre de commerce du Montréal métropolitain.

D’entrée de jeu, le panel a reconnu que les deux dernières années ont été très intenses : une sévère pénurie de main-d’œuvre, exacerbée par une pandémie qui a singulièrement compliqué les processus d’affaires. « Dans les entrepôts et chez les chauffeurs, les enjeux de main-d’œuvre compliquent la vie de tout le monde, reconnaît Gérald Cayouette, PDG de DMB Distribution alimentaire. Les salaires ont été ajustés en conséquence et il a fallu aller à l’international pour embaucher des chauffeurs. On a aussi accordé des primes de présence dans les entrepôts, notamment pour affronter les pointes de novembre et décembre. »

Plusieurs solutions pour palier à la rareté de la main d’oeuvre

Les problèmes de main-d’œuvre se sont grandement accentués depuis mars 2020. Les ventes ont augmenté de 15% dans l’industrie, mais les effectifs ont baissé de 15%. « C’est un cauchemar, souligne André Michaud, président d’Agro Québec. Il va falloir implanter de multiples solutions, pour mousser la productivité. Je parle de robotisation, d’automatisation, de valorisation de données. C’est certain qu’il va falloir ouvrir davantage les portes à l’immigration, mais ce n’est pas la panacée ; le modèle des travailleurs étrangers temporaires est dépassé. On a besoin davantage d’opérateurs, d’ingénieurs de techniciens à la fine pointe. »
La pandémie a accentué les goulots d’étranglement dans les chaînes de production et d’approvisionnement, qu’il faudra combler en faisant appel notamment à des ressources comme l’intelligence artificielle. Et toutes ces innovations vont se faire dans un contexte de pression sur les prix des aliments à cause des raretés, ce qui menace, ultimement, notre sécurité alimentaire.

Inflation alimentaire

Les surcoûts générés par la mise en place des protocoles sanitaires exercent une pression sur le pouvoir d’achat des ménages. Quels sont les leviers des entreprises pour réduire ces coûts ? La solution est dans l’amélioration de la communication et des connaissances au sein des chaînes de production, de transformation et de distribution. Nos normes sanitaires sont les plus rigoureuses au monde et nos entreprises sont admirées pour ça, notamment dans le respect de l’environnement, du bien-être animal et de la salubrité en usine.
Mais ces standards coûtent cher, et il faut le faire comprendre au consommateur. D’autant plus que certaines normes établies au cœur de la pandémie vont demeurer.

Par contre, l’automatisation et la robotisation de certains processus modèreront la pression sur les tarifs, notamment dans la distribution. Il faudra donc massivement investir dans la R&D et la technologie, pour améliorer la chaîne. « Juste étirer la durée de vie d’un produit de quelques jours par un meilleur emballage entraîne d’énormes gains de productivité, qui freinent l’inflation », souligne Sylvain Morel, vice-président Marchés agricoles et agroalimentaires et Services aux entreprises chez Desjardins.

Un secteur qui doit séduire

« Il faut démontrer aux jeunes que travailler en agro, c’est glamour, même sur des fermes, car plusieurs sont équipées de robots qui valent des millions, reprend M. Michaud. Les défis sont aussi importants qu’ailleurs dans l’économie. D’autant plus qu’il ne manque jamais de travail en agroalimentaire. » L’intérêt des jeunes pour l’environnement rend encore plus attrayante la filière agroalimentaire. Mais la pandémie a catalysé certains phénomènes, comme l’achat en ligne, le prêt-à-manger, l’agriculture urbaine et l’achat local, qui demandent tous des solutions technologiques.

De plus, on assiste à une forte croissance dans les protéines alimentaires végétales. Le secteur des fruits et légumes est en explosion. Le public modifie sa façon de consommer. Et comme il ne voyage plus, il s’offre de petites gâteries alimentaires, explore, cuisine. Surtout, il a massivement adopté l’achat local. Ce qui implique forcément davantage la participation des détaillants à l’effort de communication. Mais il subsiste des zones d’ombre…

Achat local et épiceries spécialisées

« Je me réjouis du guide de bonnes pratiques annoncé par une grande bannière que je ne nommerai pas : on ne peut être contre la tarte aux pommes et j’espère que ce ne sera pas de la poudre aux yeux, dit André Michaud. La relation entre transformateurs et détaillants doit être bonifiée davantage avec l’instauration d’un véritable partenariat, ce au bénéfice d’une offre de produits satisfaisante.
Le phénomène d’achat local, exacerbé par la pandémie, rapproche producteurs, transformateurs et consommateurs. « Le Premier ministre en parlait quotidiennement pendant le confinement, rappelle André Michaud. Ça a sensibilisé le public sur l’importance de notre filière agroalimentaire. Et ce n’est pas près d’arrêter. On se serait peut-être passés de cette pandémie, mais cette crise aura aussi eu du bon. »

Certes, la concentration est énorme dans la distribution alimentaire, spécialement au Québec. Mais il y a encore de la place pour les indépendants, d’où l’importance de cultiver de bons rapports entre producteurs, transformateurs, distributeurs et détaillants. « Il y a une nette tendance vers le magasinage de proximité, explique Sylvain Morel. Le consommateur veut davantage tout obtenir à une seule adresse, le plus près de son domicile possible. Ça met une pression énorme pour maintenir une grande gamme de produits, notamment québécois. Ce qui complique la vie des joueurs indépendants ou de niche. »

De belles opportunités à saisir à l’export

La valeur des exportations canadiennes a chuté de 12,4% l’an dernier, rapportait Statistique Canada le 14 avril. Le déficit commercial canadien (soit la différence entre les exportations et les importations) a plus que doublé en un an, passant de 15,4 à 37,3 milliards de dollars. Mais la filière agroalimentaire canadienne est la seule dont les exportations ont augmenté en 2020. Il faut donc capitaliser davantage sur cette force.

La Nouvelle-Angleterre représente d’incroyables opportunités, avec 80 millions de consommateurs qui habitent à quelques centaines de kilomètres. « L’exportation, ce n’est pas nécessairement à l’autre bout du monde, commente M. Michaud. D’autant plus que nous sommes reconnus pour nos produits nichés. Les entreprises avec lesquelles je travaille le confirment : la marque Montréal, la marque Québec, c’est synonyme de qualité, d’originalité. Nous sommes à 600 km de New York, soit beaucoup plus près que la Californie. Dans cette optique, notre valeur ajoutée est énorme. »

Nous avons de l’eau en masse, de l’énergie 100% renouvelable, une belle réputation de créativité ; ce sont des atouts sur lesquels on peut miser, soutient Sylvain Morel. « D’autant plus que lorsqu’une entreprise vend 50% de sa production à l’extérieur du Québec, elle participe au fait que l’inflation alimentaire vécue ici est en partie amoindrie par les consommateurs des autres provinces ou pays », dit-il.
On oublie en outre l’importance de l’Ontario et des Maritimes, qui sont juste à côté. « Ces marchés sont en forte croissance et ils cherchent des produits plus nichés, qu’on peut fournir aisément », dit M. Cayouette.

Une pluralité d’agricultures

C’est la première fois depuis des années qu’au lieu de fondre, le nombre de petits producteurs agricoles a augmenté. Et nombre d’entre eux sont ou se destinent à offrir des produits biologiques. Malgré la grande concentration de la distribution, il y a donc de la place pour des circuits courts, des producteurs qui livrent directement au marchand local ou chez le consommateur. Mais le producteur doit faire ses choix : ce n’est pas parce qu’il excelle dans le circuit court qu’il pourra desservir adéquatement la grande distribution.

Petite et grande cultures ne doivent pas être mises en opposition. « La grande agriculture peut apporter énormément à la petite, et vice-versa, dit M. Michaud. La diversification est toujours souhaitable en agroalimentaire. C’est la même chose avec l’agriculture urbaine. Cette filière n’aura jamais la capacité de nourrir tout le monde, mais ses accomplissements méritent d’être soulignés. Mettre des serres sur des toits d’usine, comme Lufa, il faut le faire ! Mais c’est irréaliste de croire que l’agriculture urbaine alimentera nos exportations... »

Mots-clés: Canada
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